Popotes roulantes : un service vital sous pression

Près de six millions. C’est la quantité impressionnante de repas que les popotes roulantes du Québec ont livrés l’an dernier à quelque 160 000 personnes aînées ou en perte d’autonomie. Soixante ans après sa création, ce service est plus que jamais nécessaire… et vulnérable, inflation oblige.

Né en Angleterre au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, le concept de popotes roulantes a traversé l’Atlantique jusqu’aux États-Unis avant d’apparaître à Westmount en 1966, puis de s’étendre aux quatre coins de la province, explique Karine Robinette, directrice générale du Regroupement des popotes roulantes du Québec (RPRQ).

Ces 10 dernières années, les activités des popotes roulantes ont plus que doublé afin de répondre à la forte croissance de la demande, propulsée notamment par le vieillissement de la population.

« Le tissu social a beaucoup changé, si bien que les personnes aînées se retrouvent plus souvent seules, souligne Karine Robinette. Un service comme le nôtre prend alors encore plus d’importance, parce que, pour plusieurs d’entre elles, c’est leur seule visite dans la semaine. »

Des repas… et une présence bienveillante

Les popotes roulantes reposent sur un vaste réseau d’environ 20 000 bénévoles qui assurent les livraisons de repas complets — soupe et dessert inclus — à l’heure du dîner. Mais leur rôle ne se limite pas à la distribution de nourriture. Au fil de leurs visites, ils deviennent en quelque sorte « les yeux et les oreilles des familles » qui vivent au loin.

Lorsqu’ils constatent un état de confusion ou de dépérissement, par exemple, ils relaient leurs observations à l’organisme, qui s’occupe ensuite d’avertir les proches ou les intervenants. Ils peuvent aussi réagir rapidement lorsqu’un ou une bénéficiaire ne répond pas à sa porte ni au téléphone, un signal à prendre au sérieux.

Karine Robinette se souvient d’ailleurs d’une situation du genre, alors qu’elle travaillait dans une popote roulante et remplaçait un livreur. « Comme la personne ne répondait pas, j’ai contacté son frère qui avait la clé pour ouvrir la porte. Nous avons découvert que la personne était tombée depuis plusieurs heures. Sans exagération, je pense que nous lui avons sauvé la vie. »

Cette présence régulière contribue donc à maintenir les gens à domicile le plus longtemps possible. Sans compter que, pour plusieurs, cuisiner devient difficile en raison de problèmes de santé, de mobilité ou d’isolement.

« Certaines personnes, par exemple en deuil, vont manger seulement des toasts ou ouvrir une conserve de spaghetti. D’autres souffrent d’arthrose et ont du mal à cuisiner. Nos services leur permettent d’avoir accès à des repas équilibrés, conçus pour répondre à leurs besoins nutritionnels », explique la directrice générale.

Quand la solidarité coûte plus cher

À l’image de la demande, le prix des denrées est lui aussi en forte augmentation. « Ce n’est pas évident, puisque les personnes commandent leurs plats à l’avance. Si le prix du saumon augmente, on n’a pas le choix d’en acheter quand même », explique Karine Robinette. C’est souvent sur le dessert, la soupe ou les accompagnements que les organismes vont jouer pour conserver leurs bas prix — un repas complet coûte en moyenne 7,54 $. Même s’ils reçoivent des dons de la part des banques alimentaires, ils n’ont pas le choix d’acheter des aliments pour compléter leur menu.

Le recrutement de nouveaux bénévoles est aussi un défi. « Comme les livraisons se déroulent sur l’heure du midi, ce sont généralement des personnes à la retraite qui lèvent la main, dit-elle. Leur engagement est absolument incroyable! Mais il n’est pas toujours facile de les recruter. »

Et ce n’est pas le bond récent du prix de l’essence qui leur facilite la tâche. Les popotes roulantes offrent généralement une compensation aux chauffeurs bénévoles pour leurs déplacements, mais celle-ci est trop faible pour certaines personnes qui devront se résigner à mettre leur engagement sur pause. Les organismes n’ont d’autre choix que de suivre la situation en se demandant comment ils y feront face si elle perdure.

La semaine québécoise des popotes roulantes, qui se déroulera du 10 au 16 mai, sera aussi l’occasion de mettre de l’avant l’importance de ces services essentiels dans les communautés. Vous souhaitez vous inscrire ? Chaque popote roulante a ses propres critères quant à l’âge des prestataires. Il suffit donc de les contacter pour connaître les modalités.