Depuis 2008, je m’identifie comme une snowbird. Cinq mois par année, ma vie en Floride se veut, à bien des égards, paradisiaque. Jamais, jusqu’à cette année, je n’avais ressenti de malaise à vivre sous le soleil du Sud. Ce qui n’était autrefois qu’une quête de chaleur et de douceur de vivre est aujourd’hui traversé par un inconfort plus profond.
Longtemps perçue comme un refuge hivernal idyllique pour plus de 300 000 Québécois, la Floride n’exerce plus le même pouvoir d’attraction qu’autrefois. La politique américaine, les tarifs imposés au Canada, le regard des autres, les jugements parfois expéditifs, la hausse des assurances, des frais de propriété : tout cela a fini par cristalliser un malaise qui trouble de plus en plus de Québécois. Pratiquement chaque jour, ce sentiment refait surface, que ce soit à travers les appels au boycottage des États-Unis, les discussions entre snowbirds ou les articles qui témoignent d’un recul marqué des Canadiens vers la Floride cet hiver.
D’ailleurs, on le constate, le nombre de snowbirds canadiens qui ont l’intention de se rendre aux États-Unis a connu une baisse marquée de plus de 15 %, selon un sondage de Snowbird Advisor. La plupart sont des locataires qui choisissent d’autres destinations que les États-Unis. Plusieurs propriétaires veulent vendre, mais se heurtent à un marché restreint, rendant les prix des propriétés plus attrayants.
Un changement de ton
À Pembroke Pines, dans le comté de Broward, le complexe Hollybrook Golf and Tennis Club illustre bien ce phénomène. Ce domaine fermé de près de 2 000 copropriétés réservé aux 55 ans et plus demeure très prisé pour sa qualité de vie : golf, tennis, pickleball, piscines chauffées et vie sociale animée. Mais ici aussi, les discussions ont changé de ton.
Au bord de la piscine de Hollybrook, Robert ajuste son chapeau de soleil et feuillette le journal du matin. « Oui, je suis en Floride l’hiver, dit-il. Mais ça ne m’empêche pas de m’inquiéter pour ce qui se passe chez nous avec les tarifs imposés par Trump. Michel, son voisin depuis dix ans, hoche la tête. « On parle beaucoup plus d’argent, de politique, et de ce que les autres pensent. Dire qu’on est encore en Floride, ce n’est plus aussi anodin qu’avant. » À quelques mètres, Madeleine, originaire de Saint-Jean, sourit aux enfants qui se laissent flotter dans la piscine. « On peut aimer un lieu et rester critique, ajoute-t-elle. Mais parfois, c’est difficile d’expliquer aux autres pourquoi on est ici. » Quelques personnes m’ont même avoué ne plus partager leur joie de vivre en Floride sur les réseaux sociaux pour éviter les railleries.

Pas de réponse simple
Et qui critique ? Pratiquement tous les snowbirds qui me parlent sous le couvert de l’anonymat montrent du doigt les Québécois restés au froid. On nous qualifie de traîtres à la nation. On nous jalouse pour de bonnes raisons, faut bien l’avouer : le soleil, la plage, le golf, le pickleball et les moments de liberté que procure ce mode de vie.
Être snowbird aujourd’hui, ce n’est plus seulement choisir un climat, c’est accepter une forme de tiraillement. Entre l’attachement à un lieu, les amitiés construites au fil des ans et un contexte politique qui dérange, les questions se bousculent. Il n’y a pas de réponse simple ni de choix parfaitement cohérent. À travers mes rencontres, j’ai surtout rencontré des individus qui tentent, à leur façon, de concilier plaisir, conscience et fidélité à leurs valeurs. C’est à Hélène de Rimouski qui adore sa vie à Hollybrook quatre mois par année que revient le mot de la fin. « Parfois, faire sa part commence simplement par accepter cette complexité. »
Jocelyne Cazin a exercé le métier de journaliste durant plus de trente-cinq ans : reporter, première femme affectée aux faits divers au Québec, présentatrice des nouvelles, conférencière. En 1993, elle a lancé avec Gaétan Girouard l’émission d’affaires publiques la plus écoutée à l’époque : J.E. Elle a aussi animé Tragédies, une série documentaire sur Historia. Au fil de sa carrière, Jocelyne Cazin a reçu plusieurs distinctions, dont le prix Judith-Jasmin. Elle a publié quatre livres, dont deux polars et une autobiographie.