Avec l’âge, le deuil du corps jeune et ferme qu’on avait (ou qu’on rêvait d’avoir) est inévitable. On peut en souffrir et tenter en vain d’éviter les miroirs, ou choisir de faire la paix avec son reflet. Comment ? Avec lucidité et amour de soi, comme le souligne Marie-Pierre Gagnon-Girouard, une psychologue qui s’intéresse particulièrement aux enjeux qui touchent à l’image corporelle.
Hier encore, les implacables signes du vieillissement ne nous concernaient pas. Vieillir, nous ? Jamais ! Ou alors dans très, très longtemps. Mais voici venue, et plus rapidement qu’attendue, l’heure de vérité. Pas question ici de ridules qu’un sourire fait naître au coin des yeux : on parle plutôt de bras flasques, de ventres gênants, de pertes de cheveux, de décolletés ridés… Et comme notre espérance de vie s’allonge, il faut s’attendre à ce qu’une bonne partie du voyage s’effectue avec un corps qui ne correspond pas à l’idéal de beauté que nous renvoient les magazines, films et Instagram de ce monde.
Les pixels ne mentent pas
Nous avons tous été confrontés, en regardant une photo ou une vidéo de soi, à un visage plus ridé ou une posture plus flétrie qu’on ne le croyait. Prenons le cas de Bruno : 63 ans sur papier, 53 dans sa tête. « Quand je promène mon chien dans un sentier assez escarpé, j’en reviens avec une sensation de jeunesse. Puis, quand je croise mon reflet dans le miroir, je me dis, “mais qui est cette vieille personne, je suis encore jeune, moi”… »
« Cette perception erronée qui nous fait sentir plus jeune, plus mince, plus dynamique découle d’un phénomène appelé biais cognitif qui entraîne une distorsion de la pensée », explique Marie-Pierre Gagnon-Girouard, psychologue et professeure de psychologie à l’Université du Québec à Trois-Rivières. « Dans ce cas-ci, le but est de protéger notre estime de soi en nous empêchant de nous voir comme nous sommes réellement, c’est-à-dire vieillissant. » Personne n’aime voir les marques du temps s’inscrire sur et dans son corps, mais à quoi bon fuir l’évidence qui nous rattrapera tôt ou tard ?
« À 68 ans, je suis arrivée à un moment de ma vie où je me dis que je suis comme je suis et non comme je rêverais d’être », confie Carole. « Fini, l’âge du paraître, mais cela ne m’empêche pas d’être coquette pour autant. À la maison, je choisis le confort et ça tombe bien, le mou n’a jamais été aussi beau et douillet ! Et pour l’extérieur, je viens de renouveler une partie de ma garde-robe, en acceptant enfin de changer de grandeur de vêtements pour dissimuler mes poignées d’amour une fois pour toutes… » Comme l’explique Mme Gagnon-Girouard, « ce processus survient souvent lorsque l’espoir de correspondre aux idéaux est devenu inatteignable, comme l’est de courir un marathon pour la plupart d’entre nous, poursuit la psychologue. Quand cet espoir diminue, la pression que l’on s’inflige diminue aussi. Il se produit alors une fusion naturelle entre notre corps et notre âge. »
Apprécier son corps pour ce qu’il fait
Il est connu que même les femmes jeunes et jolies peuvent être impitoyables envers elles-mêmes. La tyrannie de la fontaine de jouvence n’épargne pas les hommes non plus. En repensant à nos 20 ans, alors que certains se souciaient de la courbe d’un nez, d’une pomme d’Adam proéminente ou de dents plus ou moins droites, on constate que ces préoccupations étaient dérisoires ! Aujourd’hui, alors que les marques du temps se font insistantes, la maturité émotionnelle devrait éveiller une certaine empathie face à notre corps.
« Aimer toutes les parties de son corps est un objectif irréaliste, soutient d’ailleurs la psychologue. Voilà pourquoi on parle depuis quelques années de neutralité corporelle, une approche qui confronte deux enjeux longtemps débattus : être belle ou apprendre à se trouver belle malgré un corps hors norme. La neutralité encourage plutôt à apprécier son corps pour sa fonctionnalité : marcher, coudre, cuisiner, nager, s’amuser avec les petits-enfants. » Autrement dit, on peut être une excellente grand-maman gâteau avec les paupières tombantes, grand-papa peut être très drôle malgré sa bedaine et tante Yvonne peut s’avérer une femme séduisante grâce à un regard dévastateur qui l’emporte sur les rides.
S’accepter, c’est sexy
Dans une société qui carbure à la jeunesse et au corps parfait, ne pas aimer son corps nuit sans contredit à une sexualité épanouie. « Je ne me sens pas désirable, mais étonnamment, mon mari n’est pas d’accord », confie Christina. « Je trouve ma chérie toujours attirante malgré les années, mais mon grand défi reste de l’en convaincre », confirme Réal. Pourtant, les femmes le savent, elles qui peuvent craquer pour un sourire, un accent, une odeur, un mot d’esprit, une voix, sans que le corps de l’objet de son désir soit pris en compte. Il faudrait peut-être se rappeler que ce phénomène va dans les deux sens.
« Les femmes doivent être fières de leur corps pour que les hommes l’apprécient aussi », surenchérit Marie-Pierre Gagnon-Girouard. « Durant l’approche sexuelle, il faut se brancher aux sensations intérieures qui nous habitent plutôt que de penser à ses seins qui s’affaissent quand on enlève son soutien-gorge. » Enfin, pour faire la paix avec son corps, peut-être faudrait-il corriger le regard irréaliste qu’on lui porte, tout en étant plus indulgent envers celui qui nous a permis d’être ? Même la sublime Sophia Loren disait que le sex appeal, c’est « 50 % de ce que vous avez et 50 % de ce que les autres pensent que vous avez ». Sans oublier que le charme et le charisme n’ont rien à voir avec l’âge.