Au nom des aînés : la parole retrouvée (et libérée) de Marguerite Blais

La vieillesse est une richesse, fait valoir l’ancienne ministre Marguerite Blais. Mais pour en profiter pleinement, le Québec doit revoir en profondeur sa façon de faire, à commencer par la création d’un véritable ministère des Aînés, qui s’occuperait non seulement des plus vulnérables, mais aussi de celles et ceux qui jouissent pleinement de leur autonomie. Rencontre avec une femme qui n’a toujours pas dit son dernier mot au nom des aînés.

Quand elle a quitté définitivement la politique, en 2022, Marguerite Blais était à plat. Blessée par le regard public et son incapacité à sauver des vies dans les CHSLD lors de la pandémie de la COVID-19, celle qui a été ministre responsable des Aînés et des Proches aidants durant cette période souffrait d’une profonde dépression.

Il lui a fallu trois ans avant de s’en remettre. Elle s’est fait suivre médicalement – elle n’a pas honte de le dire –, a pris de longues marches dans la forêt avec sa chienne Rubis, est devenue adepte de l’ikigai (concept japonais signifiant raison d’être). Et elle a écrit un livre, intitulé Au nom des aînés (Libre Expression), qui vient de paraître, en collaboration avec son ex-attaché politique Guillaume Nadon.

« La rédaction de ce livre a été une vraie thérapie pour moi, confie-t-elle à Virage. La pandémie avait complètement occulté les bonnes choses que j’avais accomplies en 12 ans de carrière à l’Assemblée nationale. »

Bien qu’on y apprenne qu’elle excellait à la danse à claquettes et au piano, Au nom des aînés se consacre à son parcours politique. Évidemment, il fait une grande place à son expérience des CHSLD avant et pendant la pandémie – leur vétusté l’a fait pleurer, écrit-elle. Le livre donne aussi sa version des faits en lien avec les « décisions » prises par le gouvernement Legault et le ministère de la Santé dans la gestion de cette crise sanitaire au cours de laquelle, rappelons-le, pas moins de 5 000 résidents de CHSLD sont décédés.

Marguerite Blais pose en compagnie de Guillaume Nadon devant un fond blanc.
Marguerite Blais et Guillaume Nadon ont coécrit Au nom des aînés, publié chez Libre Expression.

Défendre son héritage

D’abord élue sous la bannière du Parti libéral du Québec en 2007, qu’elle a quitté après avoir été écartée du cabinet de Philippe Couillard, puis avec la CAQ en 2018, cette ex-vedette de télé et de radio est allée en politique pour défendre la cause des aînés — et non par partisanerie ou envie du pouvoir, précise-t-elle.

Et c’est tout un héritage politique qu’elle leur lègue.

La Loi visant à reconnaître et à soutenir les personnes proches aidantes, c’est à elle qu’on la doit. Idem pour la loi visant à lutter contre la maltraitance envers les personnes aînées et la décision de conventionner les CHSLD privés afin d’harmoniser les soins et les conditions de travail de leurs employés.

Tour de Babel, centralisation, inertie

Mais la politique n’a pas été du gâteau pour Marguerite Blais. Son livre révèle divers incidents où elle a été sacrifiée, tenue à l’écart ou pas écoutée. Durant la pandémie, elle explique que les décisions d’interdire l’accès aux proches aidants dans les CHSLD — établissements dont elle avait la responsabilité — ainsi que d’y transférer des patients en provenance des hôpitaux ont été prises contre son gré. Elle avait les pieds et les mains liés, se désole‑t‑elle, la gestion étant partagée avec le ministère de la Santé, dont l’approche était très « hospitalo‑centrique ».

Si l’auteure se justifie en disant qu’il fallait se rallier à l’équipe et se soumettre à l’autorité des médecins, elle critique durement le réseau de la Santé qui, selon elle, coince la population dans « une tour de Babel », où la communication se brouille dans les structures bureaucratiques. « C’est un peu tout ça qui écœure le peuple », déplore-t-elle.

Elle dénonce aussi les deux récentes réformes : celle de 2015, qui a créé les CISSS et les CIUSSS, « trop lourds pour assurer une gestion fluide », et celle de Santé Québec. Au bout du compte, dit-elle, ce ne sont pas des structures que les gens veulent, mais un médecin de famille.

Un ministère indépendant pour les aînés

Pour ce qui est de l’avenir du ministère des Aînés, Marguerite Blais souhaite un changement de paradigme : il faut détacher ce Ministère de celui de la Santé et lui donner son indépendance, avec un budget négocié directement avec le Trésor, et le dédier non seulement aux aînés vulnérables et aux proches aidants, mais aussi aux aînés actifs.

« Je n’aime pas le mot retraite. J’ai 75 ans. Je paie des taxes et des impôts, je m’occupe de mes petits-enfants, j’ai des loisirs, je vais au restaurant. Je ne vis pas en retrait de la société, je vis dedans. La vieillesse est positive », dit-elle, rappelant que seulement 2,3 % des aînés au Québec vivent en CHSLD.

Selon elle, l’État doit impérativement s’adapter au vieillissement de la population, cette mutation profonde de notre société. Il faut plus de projets de logement et d’activités intergénérationnels, de transports adaptés, de petites infrastructures dans les villes pour améliorer la vie de tous les jours. Des initiatives comme les Municipalités amies des aînés (MADA) et la gériatrie sociale, qui favorisent le maintien à domicile, doivent aussi être élargies.

Pour mieux soigner les plus vulnérables, l’ex-ministre fait valoir l’importance de renforcer les CLSC et d’accroître le soutien aux organismes communautaires. « J’ai toujours travaillé avec les communautés avant de prendre des décisions. La politique, c’est être au service des autres. »

À la fin de l’échange, on pense à la préface que son amie Béatrice Picard a écrite pour Au nom des aînés, quelques semaines avant de mourir à l’âge vénérable de 96 ans : « Ayez des projets, même petits. Habillez-vous pour le dîner, riez quand vous en avez envie et osez aller vers les autres (…) La curiosité est le plus beau secret de longévité. »

Marguerite Blais en couverture du livre Au nom des aînés, ouvrage qu'elle a écrit avec guillaume Nadon et publié chez Libre Expression. Sur la couverture, il est écrit que la préface est de Béatrice Picard.