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Estelle Borgia | La femme que les policiers ne voulaient pas

Société
Parcours de vie
Photo d'archives d'Estelle Borgia en uniforme de police devant sa voiture de patrouille sur une rue bondée de la ville d'Hauterive.

Il y a 50 ans, Estelle Borgia a brisé un plafond de verre en devenant la première policière de sa municipalité. Ce qui n’était pour elle qu’une job s’est avéré le point de départ d’une courte, mais remarquable carrière au sein des forces de l’ordre. Rencontre avec une femme qui aura été pionnière bien malgré elle.

« Voyons donc… Il n’y a pas de femmes dans la police ! »

C’est ce qu’Estelle a répondu au directeur de police de Hauterive, sur la Côte-Nord, lorsqu’il lui a demandé si elle pourrait être intéressée à se joindre à son département. L’homme était venu à sa rencontre au magasin La Baie, où elle travaillait comme agente de sécurité.

« Les policiers venaient souvent chercher les rapports liés aux vols à l’étalage, raconte celle qui utilisait le nom de son mari, Trudel, à l’époque. Moi, j’étais très efficace. Je faisais beaucoup d’arrestations et je n’avais pas le temps de perdre du temps… »

À la recherche d’une relève de qualité, sans égard au sexe, le directeur lui a tendu sa carte : « Si vous changez d’idée, vous me contacterez. »

Pour moi, c’était avant tout une job qui m’intéressait. Et je me disais simplement que si des hommes acceptaient de m’embaucher, c’est parce que je faisais l’affaire. 

Pourquoi pas ?

Rentrer dans la police ? Quelle idée folle. Quoique… Le soir venu, la mère de famille de 26 ans en parle avec son mari.

« Je dois dire qu’il était très avant-gardiste pour son époque. Il m’a répondu : Pourquoi pas ? »

Quelques mois plus tard, elle a passé l’entrevue. Puis, suivi une formation. Et puis obtenu un poste.

Cinq décennies plus tard, Estelle Borgia assure qu’elle ne s’est jamais reconnue dans l’image de la pionnière ni dans celle de la femme qui voulait défoncer les portes.

« Pour moi, c’était avant tout une job qui m’intéressait. Et je me disais simplement que si des hommes acceptaient de m’embaucher, c’est parce que je faisais l’affaire. »

Mais à l’époque, plusieurs de ses nouveaux confrères y ont vu une salve féministe contre l’ordre établi. Certains avaient même menacé de démissionner.

« Retourne dans tes chaudrons… »

« À mon premier jour, le 16 septembre 1976, le directeur m’a dit : “Tu sais, Estelle, les policiers n’en veulent pas, de femmes.” »

Lors de sa visite du poste, elle apprend qu’elle n’aurait même pas accès à un vestiaire. Une douche après une intervention musclée ? Eh bien, elle allait devoir la prendre chez elle…

« On m’installe à un bureau avec des cartables remplis de directives et de procédures. Pendant plusieurs jours, je n’ai fait que lire. Durant les pauses, des policiers passaient récupérer des rapports ou déposer du matériel. Un jeune policier m’a lancé : “Tu devrais retourner dans tes chaudrons et t’occuper de tes enfants.” »

Il y avait même des épouses de certains policiers qui s’opposaient à ce qu’une femme monte dans une auto-patrouille avec leur mari. Ainsi, pendant des semaines, la recrue passe son temps… à la réception.

Estelle Borgia en 2026

Estelle Borgia en 2026.

Je ne me levais pas le matin en me disant que j’allais faire avancer la cause des femmes. Je me levais en me disant que j’allais faire mon travail.

Seule à bord

Mais un jour, Estelle a enfin eu le droit d’être payée à faire le travail pour lequel on l’avait embauchée. Elle allait toutefois devoir faire ses patrouilles en solo. Difficile, dans ces circonstances, de faire confiance à ses collègues.

Elle en aura une illustration parfaite lors d’une intervention chez un homme ivre soupçonné d’avoir causé un accident de la route.

« Devant moi, il me dit : “Qu’est-ce que tu fais ici, toi ? Sors d’ici, ma ******** !” Je me suis dit : “Bon, ça va brasser.” Je retourne alors à mon auto-patrouille et je demande un backup d’urgence. »

Le suspect finira par lui asséner un coup. La bagarre éclate. Elle tente de le maîtriser, mais c’est le chaos.

« Le poste de police se trouvait à environ trois minutes de route. Le renfort a pris vingt minutes à arriver… »

Dans la foulée, aucune enquête ni aucune accusation.

« Je me disais qu’un jour, ils finiraient par comprendre qui j’étais. Moi, je suis une fille joviale. Une fille de gang. J’aime les gens. Mais là, j’étais exclue. Une bonne partie du temps, j’ai été exclue. Par contre, la revanche a été douce. Cinq ans plus tard, je devenais secrétaire syndicale et, quelques années après, présidente du syndicat… »

La souffrance derrière l’insigne

En moins de dix ans de carrière, Estelle Borgia a multiplié les premières.

Première sergente au Québec, puis première capitaine au Canada. Elle a aussi été la première femme à siéger à un exécutif syndical policier et la première représentante féminine à la Fédération des policiers municipaux du Québec.

Si Estelle accumule les premières, c’est beaucoup aux dépens de sa santé mentale. La pression, l’exclusion et la discrimination pèsent lourdement, d’autant plus qu’elle ne se confie pas, de peur de passer pour une plaignarde.

S’ajoutent à cela une séparation, alors que son mari la quitte pour une autre femme, la perte de sa maison et un changement à la direction policière. C’en est trop.

« J’étais complètement épuisée. J’ai finalement fait une tentative de suicide. C’est ce qui a mis fin à ma carrière policière. J’ai démissionné. »

Aujourd’hui, Estelle sait qu’elle faisait une dépression, mais à l’époque, elle n’en avait aucune idée.

« Dans ce temps-là, je n’avais pas les outils pour le comprendre. Il n’y avait pas de ressources humaines. Il n’y avait pas d’aide psychologique. »

Se reconstruire

Ce n’est qu’après son départ de la police qu’elle entreprendra un long travail de reconstruction personnelle, dont une thérapie émotivo-rationnelle, une approche dans la famille des thérapies cognitivo-comportementale.

La route vers la guérison a été longue, mais fructueuse. Et ce qu’elle a appris pour s’aider elle-même, elle l’a un jour utilisé pour venir en aide aux autres.

« J’ai travaillé pendant plusieurs années en relation d’aide, autant en individuel qu’en groupe. Après une dizaine d’années de pratique, ma sœur et moi avons fondé une école de formation en relation d’aide. Ça a occupé une très grande partie de ma vie professionnelle après la police. »

Quand elle repense à toute cette époque, qu’elle replonge dans ses archives, que pense-t-elle de la femme qu’elle était alors ?

« En essayant de porter un regard objectif sur cette femme-là, plusieurs mots me viennent en tête. D’abord, le courage. Ensuite, la détermination. Je vois aussi beaucoup de confiance en soi. Et je constate aujourd’hui quelque chose que je ne comprenais pas nécessairement à l’époque : ma capacité à garder mon sang-froid. »

Aujourd’hui, elle reconnaît qu’elle a contribué à ouvrir des portes à ses consœurs.

« Mais ce n’était jamais un objectif conscient. Je ne me levais pas le matin en me disant que j’allais faire avancer la cause des femmes. Je me levais en me disant que j’allais faire mon travail. »

Dans ses mots

Récemment, Estelle Borgia s’est replongée dans son histoire afin d’écrire son autobiographie. La septuagénaire, membre FADOQ, revient sur les nombreuses épreuves qu’elle a traversées lors de sa carrière policière et sur la misogynie dont elle a été la cible, notamment celle de Marc Lépine, qui l’avait incluse dans sa liste de femmes à abattre.

« Avec ce livre, mon objectif était de démontrer jusqu’à quel point une personne peut traverser des épreuves extrêmement difficiles et, malgré tout, s’en sortir. Pour moi, c’est un livre sur le courage… Nous avons souvent tendance à concentrer notre attention sur ce qui ne va pas. Moi, j’essaie plutôt d’amener les gens à regarder ce qui va bien et à s’appuyer sur leurs forces. »

Elle insiste aussi beaucoup sur une autre idée : il ne faut pas se définir à travers l’opinion des autres.

« C’est probablement l’un des plus grands apprentissages de ma vie. »

Pour se procurer Sur la banquette arrière : Les mémoires du Capitaine Borgia, rendez-vous au capitaineborgia.com.

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