Le tango de l’amitié
Dieu sait qu’à mon âge, qu’on dit vénérable… ou vulnérable, l’idée de vieillir seule m’effraie encore. Et si l’amitié n’existait pas, je me sentirais terriblement seule, en effet.
Il faut dire que je suis bien entourée. J’ai des amies de golf, de tennis, de pickleball. Des amis « intellos », avec qui je refais le monde. Des liens agréables, précieux même, mais qui s’arrêtent souvent là. Peu d’entre eux franchissent le seuil de ma maison et je ne franchis pas davantage le leur.
Je souris donc un peu jaune quand on me dit que j’ai des tonnes d’amis. Des connaissances ? Ça, oui, j’en ai à la pelle. Mais des amis véritables ? Je peux les compter sur les doigts d’une seule main. Ceux ‒ surtout celles, dans mon cas ‒ qui vous ramassent à la petite cuillère quand tout s’écroule. Qui apparaissent au moment précis où vous en avez besoin, comme s’ils étaient dotés d’un véritable sonar émotionnel.
Je souris donc un peu jaune quand on me dit que j’ai des tonnes d’amis. Des connaissances ? Ça, oui, j’en ai à la pelle. Mais des amis véritables ? Je peux les compter sur les doigts d’une seule main.
C’est précisément à ce type d’amitié que je pense lorsque me revient en mémoire Suzette. Elle m’a retrouvée, après 35 ans, grâce à Internet, et est revenue dans ma vie avec une brutalité désarmante. Une seule phrase a suffi pour déchirer le temps : cancer du poumon, trois mois à vivre. Elle avait entrepris de reprendre contact avec les gens qui avaient compté dans sa vie. Étrange, tout de même, ce que la proximité de la mort fait surgir ! Peut-être une forme de paix. Une manière de boucler la boucle.
Vieillir, c’est aussi ça : voir partir, un à un, des êtres aimés.
J’ai perdu plusieurs amis et connaissances en cours de route. Par maladresse, par franchise, parfois simplement pour avoir été trop moi-même. Ces pertes ont laissé des traces profondes. Au point, à certains moments, de m’entraîner vers des idées sombres. Une phrase de l’écrivain Jacques Salomé m’accompagne : « À qui ferais-je de la peine si j’étais moi-même ? » Elle m’a aidée à comprendre que rester fidèle à soi a un prix, mais aussi une valeur.
Je ne connais pas vraiment l’ampleur d’une peine d’amour. Mais, si elle est aussi vive qu’une peine d’amitié, alors oui, on peut mourir d’aimer. Ces ruptures-là marquent.
Au fil des ans, je me suis construit une sorte de famille choisie, comme le Petit Prince dessinant son mouton. Quelques amitiés solides, éprouvées par le temps. Même lorsque les pires vacheries ont été prononcées, quelque chose de plus fort a tenu. Une soudure invisible, mais indestructible. Aucun tsunami n’a encore emporté ces liens-là.
« It takes two to tango », avait déclaré Ronald Reagan en pleine guerre froide. J’aime reprendre cette phrase lorsque je sens que l’effort ne va que dans un sens. L’amitié, comme le tango, exige deux partenaires. Sinon, la musique finit par s’essouffler.
Heureusement, avec le temps et quelques coups de gueule, j’ai appris à reconnaître ceux et celles qui souhaitent réellement demeurer dans la danse.
La peur de vieillir seule rôde encore parfois, c’est vrai, mais elle n’efface pas l’essentiel : les quelques liens vrais qui, eux, résistent au temps.
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