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1 fois 5 : le concert qui a fait vibrer le Québec

Culture
Histoire
Johanne Mercier

Le 23 juin 1976, des centaines de milliers de personnes en liesse assistent au spectacle 1 fois 5, où l’on chante l’amour, la liberté et l’espoir d’un pays à naître. Cinquante ans plus tard, Virage discute de ce concert mythique avec deux artistes qui ont pu observer cette singulière communion du meilleur endroit qui soit : depuis la scène.

Il est 21 h 30 quand Robert Charlebois, Yvon Deschamps, Jean-Pierre Ferland, Claude Léveillée et Gilles Vigneault font leur entrée sur la scène érigée près du lac aux Castors sur le mont Royal. Le moment est exceptionnel : cinq grandes vedettes sont réunies à l’occasion de la fête nationale du Québec, à quelques mois d’une élection qui donnera le pouvoir au Parti québécois de René Lévesque.

On était au summum de l’excitation politique et sociale.

« On était convaincus qu’on allait changer les choses,  se souvient Yvon Deschamps, en entrevue. On était au summum de l’excitation politique et sociale.»

Des monuments qui se respectent

L’humoriste et monologuiste se rappelle encore l’appel de Guy Latraverse, le producteur le plus prolifique de l’époque (il avait produit J’ai vu le loup, le renard, le lion, deux ans plus tôt, avec Charlebois, Vigneault et Leclerc). « Il a dit : “Tu vas faire un show avec Robert, Jean-Pierre, Claude et Gilles.” Et quand Guy décidait quelque chose, impossible de refuser! J’étais content de travailler avec d’autres, car mon métier était solitaire à l’époque. »

Heureusement, ces grands artistes avaient déjà tissé des liens, ce qui a permis à la magie d’opérer plus facilement. « J’avais connu Robert alors qu’il avait 16 ans et on avait fait l’Osstidcho, poursuit Deschamps. J’avais aussi été le batteur de Léveillée dans les années 1960, en plus d’avoir une affection profonde pour Ferland. Gilles, lui, restait pour moi une énigme, c’est là que je l’ai découvert. »

« Le bonheur! », s’exclame Robert Charlebois au bout du fil en se remémorant les répétitions. Tout juste revenu de Cuba et d’une rencontre avec Fidel Castro, au sujet duquel il vient d’écrire la chanson Mon ami Fidel, le chanteur est le dernier à se joindre au groupe.

« Quel plaisir ce fut de retrouver mon mentor et ami Claude Léveillée, Yvon, le compagnon de plusieurs projets, Ferland, dont la plume m’inspirait le plus grand respect, ainsi que Gilles Vigneault, dont j’étais un fan. »

Ce dernier n’était pas disponible pour nous parler dans le cadre de ce reportage, mais inimaginable de taire sa contribution fondamentale à cet événement historique. D’ailleurs, comme le rapportait La Presse en 2016, c’est lui, au milieu des répétitions, qui a trouvé le titre du spectacle en lançant « On ne sera qu’une fois cinq! » Une belle façon de souligner l’unicité de cette rencontre artistique.

État second et deuxième degré

Le show lui-même en met plein la vue. Robert Charlebois souligne le talent qui occupait chaque pouce carré de cette scène : « C’étaient des créateurs impressionnants. » Le spectacle entremêle les plus grands succès de chacun, transformant parfois les interprètes en musiciens, comme lorsque Ferland chante Marie-Claire accompagné de Deschamps à la batterie, Charlebois à la basse, Vigneault à la flûte et Léveillée au piano.

Le public en délire chante, agite le fleurdelisé et applaudit à tout rompre. Mais ce n’est pas un public sage : l’adrénaline, l’alcool et d’autres substances le galvanisent.

Faut dire que les premières personnes arrivées étaient là depuis midi, ça faisait longtemps qu’elles avaient fini de boire leur caisse de 12…

Yvon Deschamps en subit les contrecoups. Pour cette soirée, il a préparé deux monologues, l’un portant sur les Jeux olympiques, qui se tiendront à Montréal trois semaines plus tard, et l’autre sur la jeunesse québécoise. Ce dernier va créer des remous. Il est clair que la foule n’est pas disposée à entendre un message, fut-il lancé par le monologuiste le plus populaire que le Québec ait connu. Si Deschamps est un dieu en spectacle à la Place des Arts, il est un martien sur la montagne.

« Ce fut une soirée difficile pour moi, relate-t-il. Faut dire que les premières personnes arrivées étaient là depuis midi, ça faisait longtemps qu’elles avaient fini de boire leur caisse de 12… Puis moi, j’arrivais avec des phrases comme Les jeunes, c’est bon à rien, ça fait juste chialer, il n’y en avait pas beaucoup qui en comprenait le deuxième degré! Je me suis fait lancer des roches et des cannettes de bière. »

Un triomphe

Outre cet incident, le spectacle est un véritable triomphe : 300 000 personnes y ont assisté, selon les chiffres relayés par les journaux. « Les décomptes étaient extensibles à cette époque-là… », lance Deschamps avec son rire contagieux, tout de même conscient de l’importance de l’événement.

« Personne ne voulait que la soirée finisse, souligne Charlebois en évoquant ce moment magique où il chante Les vieux pianos avec Claude Léveillée, chacun à son piano. C’était très intense. »

Mais quand les cinq artistes ont de nouveau entamé Gens du pays, la foule a bien compris que toute chose, si extraordinaire soit-elle, avait une fin. « Avant un spectacle, je ressens toujours l’appréhension de ne pas être à la hauteur. C’est en sortant de la scène, quand tout est terminé, que je me réjouis le plus, explique Yvon Deschamps. Là, nous avions réussi notre pari, et c’était cinq fois plus merveilleux. »

« C’était une célébration remplie d’amour, s’émerveille encore Robert Charlebois. C’est gravé dans mon cœur pour toujours. »

Ce fut le dernier grand spectacle de ce genre tenu sur le mont Royal. Heureusement, la captation a permis de l’immortaliser sur vinyle. Ainsi, l’album 1 fois 5 s’est écoulé à plus de 100 000 exemplaires, marquant des générations de Québécois et Québécoises.

 

Sorti en 1976, 1 fois 5 est couronné du prix de l’Académie Charles-Cros l’année suivante, avant d’atteindre le statut platine en 1979. Réédité à deux reprises, en 1991 et en 2010, l’album demeure une œuvre phare de la musique d’ici.

En me remémorant ce 23 juin, je ne pense ni à la musique ni au public, je pense à mes amis qui sont partis...

Nos amis disparus

« En me remémorant ce 23 juin, je ne pense ni à la musique ni au public, je pense à mes amis qui sont partis, se désole Yvon Deschamps. C’est pourquoi je vais voir Vigneault avant qu’il ne s’envole l’hiver pour le Mexique, et je suis là quand il revient au printemps pour faire ses sucres! Charlebois est un voisin et je salue notre amitié et cette chance qu’on a eue de travailler ensemble. »

« Mes amis disparus me manquent, confie Charlebois, évoquant la mémoire des regrettés Jean-Pierre Ferland et Claude Léveillée. C’est pourquoi qu’avec Yvon et Gilles, nous célébrons souvent nos anniversaires ensemble. »

Pour le Québec, 1 fois 5 fut un grand événement culturel et politique porté par des géants. Pour les cinq gars sur la scène, c’était aussi quelque chose d’un peu plus intime, comme une belle soirée entre chums.

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