VIRAGE
« Mon pays, c’est la langue française »
« Mon pays, c’est la langue française »
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Kim Thúy est un fascinant exemple de capacité d’adaptation. Elle a quitté son Vietnam natal dans les pires circonstances, a été réfugiée, puis immigrante au Québec. Ce qui ne l’empêche pas, aujourd’hui, de se sentir immédiatement chez elle n’importe où dans le monde. Son principal port d’attache ? Une montagne de mots, une mer d’expressions aux mille nuances : la langue française.

«Mon pays, c’est la langue française. Cette langue m’a adoptée et j’essaie d’être à sa hauteur. C’est mon refuge, car elle est arrivée à la fois comme un lieu et une voix, pour nous Vietnamiens, qui étions réduits au silence. C’est la langue de notre deuxième chance, à ma famille et moi, puisque ce sont des Québécois francophones qui nous l’ont donnée », explique celle qui nous accueille chez elle comme des amis de longue date.

Lauréate de sept prix littéraires, Kim Thúy est l’auteure de Ru, À toi, mãn et Vi, des œuvres connues dans 25 pays, dans lesquelles le thème de l’exil est omniprésent. Son parcours bouleversant, la cohabitation de ses deux cultures, tout comme ses incessants voyages partout dans le monde pour faire la promotion de ses livres ayant fait d’elle une personnalité médiatique très en vue un peu partout dans le monde, ont forgé sa vision très personnelle de l’appartenance.

Elle sera notamment appelée à élaborer sur le sujet lors de la conférence d’ouverture du Congrès FADOQ, le 14 juin, à Rimouski. Ça promet, car l’énergique auteure n’est jamais à court de mots ni d’anecdotes savoureuses !

Québec, terre d’accueil

Ses romans, notamment Vi, paru en 2016, sont à ce point empreints des couleurs, des odeurs et de la culture vietnamiennes, qu’on pourrait croire l’auteure totalement enracinée encore dans ce pays qu’elle a fui avec sa famille, comme environ un million de Boat People, à la fin des années 1970.

Mais le Québec occupe une place tout aussi importante dans son cœur. Pour s’en convaincre, il suffit de l’entendre parler de sa terre d’accueil et surtout des gens qui habitent cette province qu’on ne lui avait décrite qu’en termes de froidure, et où elle a trouvé une chaleur humaine incroyable. Cet humanisme plus grand que nature, elle le décrit en de multiples gestes amples, comme autant de points d’exclamation à son récit quasi invraisemblable.

« Nous étions sales et dégoûtants, quand nous sommes arrivés au Québec, il y a 37 ans. Nous ne nous étions pas vus dans un miroir depuis quatre mois. La première fois que je me suis revue, c’est dans le regard des gens de Granby qui nous ont accueillis. Sincèrement, je n’avais jamais été aussi belle qu’à ce moment-là et je n’ai jamais été aussi belle depuis. C’était un moment de grâce. Je me suis sentie adoptée instantanément », se souvient-elle, émue.

Sa gratitude s’exprime aujourd’hui de multiples manières. Elle porte fièrement des vêtements du designer québécois Denis Gagnon, parle abondamment des auteurs québécois, raconte combien elle se sent privilégiée de vivre à Longueuil, dans une maison centenaire voisine de celle de ses parents. À l’évidence, les ancrages de Kim Thúy ne se limitent pas aux mots…

L’autisme, sa mission

Ces derniers temps, Kim Thúy est aussi la voix de l’autisme, aux côtés de Brigitte Harrisson et Lise St-Charles, qui ont écrit le livre L’autisme expliqué aux non-autistes (Éditions du Trécarré). Ces deux auteures ont aussi créé le Langage SACCADE Conceptuel (LSC), un code graphique comparable au langage des signes pour les malentendants, qui permet aux personnes atteintes du trouble du spectre de l’autisme de comprendre le monde qui les entoure et de communiquer.

« Ce livre et ce langage sans mots m’ont permis de comprendre l’autisme, d’être en communication avec mon fils Valmond et lui avec moi, de rendre sa vie tellement plus agréable, et la nôtre par le fait même. J’ai décidé de favoriser la diffusion de cette information à un maximum de personnes, afin que les autistes aient accès aux outils nécessaires pour mieux fonctionner. C’est devenu une mission pour moi. »

Elle conseille d’ailleurs aux grands-parents d’un petit-enfant autiste de lire le livre ou, mieux encore, de suivre le cours de LSC, pour mieux le comprendre. Même chose pour les personnes de tout âge qui se sentent plus ou moins fonctionnelles dans la société et qui pourraient se reconnaître dans les comportements décrits dans le livre, y puiser des explications et de l’espoir.

« Le cerveau des autistes ne fonctionne pas de la même façon que celui des non-autistes. On n’arrive à rien en tentant de formater des autistes pour être comme nous. C’est terrible ce qu’on leur impose en faisant ça. On les aime mal. D’où l’importance de s’informer, pour rendre une relation possible. Par exemple, c’est épeurant de voir un enfant autiste sautiller sans cesse. Mais quand on sait qu’il est en train d’emmagasiner de l’information à sa manière, on cesse d’avoir peur. Aussi, on arrête de poser des gestes qui semblent anodins à nos yeux mais qui sont terribles pour les autistes. »

Les mots de la fin

Déjà en retard pour son prochain rendez-vous, Kim nous raccompagne jusqu’à la porte de sa maison, puis se met à partager des extraits de livres qu’elle attrape sur le dessus d’une pile jonchant une table de son espace de travail. De 5-FU, de Pierre Gagnon, à Petits fruits nordiques, d’Hélène Bouchard et à Le Rapt, de Maram al-Masri, elle s’émerveille de ces phrases coups de poing qui résument les tourments d’une vie. Ainsi, emportée par la puissance des mots et totalement dans son élément, Kim, la minuscule, devient majuscule.

 

Photo : Bruno Petrozza – Maquillage : Véronique Prud’homme