VIRAGE
Mon journal du coronavirus : chapitre 2
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En cette période de coronavirus, je poursuis le journal de mon confinement, vécu dans une résidence privée pour aînés. Cette fois, je partage mes états d’âme au fil du temps qui s’étire sans fin et de l’espace qui se remplit d’incertitudes.

25 mars

11 h 30 L’intercom s’invite dans nos vies de résidents. La directrice Mme Mayer nous rappelle qu’on peut marcher sous surveillance sur le terrain de la Résidence. Elle souhaite que nous restions le plus possible dans nos appartements et souligne que la salle à manger reste ouverte et que nous pouvons aussi nous faire apporter les plateaux.

« La vie a basculé ce vendredi 13 mars, me raconte-t-elle. Par courriel, les directives de la santé publique entrent comme un feu roulant. À grande vitesse, il faut installer des affiches, contrôler les visiteurs, commander des masques, gants et autres munitions. Expliquer aux résidents le danger du coronavirus. Certains n’y croient pas. »

Suivront une série de mesures dont cesser les activités, réduire de moitié la capacité de la salle à manger, planifier des appels aux résidents, etc.

De mon côté, impossible d’avoir une plage horaire de livraison de mon épicerie en ligne. Je n’en obtiendrai que plus tard dans la semaine, pour une livraison dans une semaine.

Nostalgie : aujourd’hui, je devais m’envoler vers Fort Lauderdale et j’embarquais le lendemain sur le navire pour une croisière durant laquelle je traversais l’Atlantique. Que seront les voyages de demain… si nous voyageons encore ?

26 mars

Les nécrologies, que je lis régulièrement, me frappent au cœur. Les cérémonies sont reportées à une date indéterminée. Impossible aux familles et aux proches de rendre aux défunts un dernier hommage. Qui l’eût cru ? Tout ceci est inusité, nouveau, nous faisons l’Histoire. Nous entrons dans l’Ère des Incertitudes.

27 mars

Marche à l’extérieur sous surveillance. Un résident est averti : s’il sort à l’extérieur malgré les directives de confinement, il ne pourra rentrer. Le moral est bon même si certains résidents – notamment à cause de leur état de santé – sont plus anxieux que d’autres. Je fais le tour du Web pour repérer là où la livraison se pratique. Merci aux commis, assembleurs, livreurs ! Il y a peu de temps, ils nous étaient invisibles.

Le commerce électronique connaît un véritable choc électrique. Cela va-t-il durer quand nous pourrons à nouveau sortir, fréquenter les centres commerciaux et les boutiques, faire nos choix, côtoyer d’autres consommateurs ? Quelle est cette « expérience » que nous offrent les magasins virtuels ?

29 mars

Les portes du garage souterrain sont fermées. Des résidents continuaient de sortir au risque de ramener la contamination. Finies les folies !

30 mars

Les facteurs n’entrent plus distribuer le courrier aux casiers postaux. Ce sont les employés qui font dorénavant la distribution aux appartements. Des employés nous apportent aussi nos journaux et nos colis.

31 mars

Combien de temps prendra le déconfinement ? Comment se fera-t-il ? Certainement par étapes. Il faut y réfléchir. Parce que je suis en résidence, mais âgée de moins de 70 ans et en bonne santé, vais-je rester confinée plusieurs mois ? Incertitude…

1er avril

Un reportage du Devoir me choque : dans certaines résidences, on interdit les journaux sous prétexte qu’ils peuvent contaminer. Or, les spécialistes contredisent cette opinion. Qu’il est facile de tomber dans l’autoritarisme absurde en situation de crise ! Je suis en colère. Écrire fait du bien. Je ne suis pas la seule à m’exprimer sur les réseaux sociaux. La crise commande certes de brimer les droits individuels et notre liberté, mais quelle est la limite ?

4 avril

26e journée de confinement. J’ai croisé une résidente ce matin dont le rendez-vous médical a été maintenu étant donné le stade de son cancer. Elle était soulagée. On a vidé les hôpitaux certes, renvoyé notamment les personnes âgées dans les CHSLD, reporté les interventions chirurgicales. L’angoisse des personnes qui attendent un rendez-vous, une chirurgie, un diagnostic. Des victimes collatérales.

5 avril

Le confinement est prolongé jusqu’au 4 mai. Des amis dans une autre résidence me racontent le même vécu qu’ici. Dans cette résidence, même les personnes habitant un même appartement ne peuvent prendre l’ascenseur ensemble ! Limite d’une personne par ascenseur. C’est un complexe de plus de 500 personnes, trois tours. Le monde devient kafkaïen….

6 avril

Des proches qui songeaient à déménager en résidence révisent leur idée. Vaut mieux rester chez soi, croient-ils. Quel sera l’état de cette offre résidentielle après la crise ? En ce qui me concerne, c’est fait et je ne déménagerai pas ni ne casserai mon bail. Mais si c’était arrivé en septembre dernier, au moment de la vente de ma maison, qu’aurais-je fait ? Toutefois, le vieillissement est inéluctable. On se souhaite tous en santé, avec notre cerveau en bon état… L’avenir, nul ne le connaît.

Impressionnée par la reine Élizabeth même si je ne suis pas monarchiste. Elle a vécu la guerre, alors on reste calme et on respire par le nez.

8 avril

Aujourd’hui je n’écoute pas les nouvelles, question d’hygiène mentale.

9 avril

La Résidence embauche des agents de sécurité pour surveiller la distanciation sociale entre les résidents. Celui d’aujourd’hui nous accueille à la salle à manger et nous présente le désinfectant. Pas de cas de COVID-19 ici.

11 avril

C’est la crise dans les CHSLD. Elle ne cessera de s’amplifier au cours des prochains jours.

12 avril

Pâques. Dans une vie « normale », nous nous serions réunis pour faire bombance avec une bonne soupe à l’oignon gratinée, de l’agneau fidèle à la recette familiale, un magnifique gâteau au chocolat, du bon vin. La famille. Les amis seraient venus faire un coucou. Ç’aurait été la joie de se retrouver et de fêter la nature, les oiseaux, l’air printanier.

Promis. Au sortir du confinement, je fais le tour des restos. Je me paierai enfin le repas gastronomique dont je rêve au Toqué où je ne suis jamais allée. Au diable la dépense !

À suivre…