VIRAGE
Ma retraite, mon sentier
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La Belle Province compte plus de 15 000 km de sentiers consacrés à la randonnée pédestre. Si une partie d’entre eux se trouve dans les parcs nationaux et régionaux, la majorité chemine en territoire libre ou privé. Ce sont des bénévoles, retraités pour la plupart, qui s’en occupent au bénéfice de la population québécoise et des touristes.

Sans cette armée de défricheurs et de gestionnaires, l’accès à la nature et à la forêt serait pas mal plus complexe. Portraits de quelques responsables de sentiers.

José Mediavilla : Sentiers Opasatica

Propriétaire d’un chalet au bord du lac Opasatica, un immense plan d’eau de 33 km de long qui fait partie de la municipalité de Rouyn-Noranda, José Mediavilla ne peut simplement se reposer à l’intérieur en hiver. Les montagnes devant sa résidence secondaire l’interpellent. À la boussole et en raquette, il commence à les explorer dans les années 1980.

Espagnol d’origine, ce professeur de physique trace peu à peu des sentiers et dégage des points de vue sur cette crête rocheuse qui s’enfonce dans le lac Opasatica comme un éperon. Des gens du coin commencent alors à marcher sur ses pas et baptisent les lieux comme les « sentiers à José ».

Puisqu’il circule sur des terres publiques menacées de coupes à blanc, José Mediavilla décide dans les années 2000 de faire officialiser son travail après un quart de siècle d’aménagement. « C’est ce qui a permis de protéger les sentiers des bûcherons », raconte l’homme aujourd’hui à la retraite.

Les Sentiers Opasatica – c’est désormais leur nom officiel – comptent une douzaine de kilomètres, qui mènent à des points magiques sur les plaines argileuses de l’Abitibi et sur les monts Chaudron et Kanasuta, emblématiques dans la région, tout en pénétrant dans des forêts anciennes. Aujourd’hui, des randonneurs viennent de partout afin de les fouler, sans nécessairement savoir qu’ils sont l’œuvre d’un seul homme.

Ironiquement, José Mediavilla a toujours fait ce travail d’aménagiste à des fins personnelles, sans chercher la moindre reconnaissance. « Je suis le principal bénéficiaire de mes sentiers. Sans eux, je ne serais pas aussi en forme », dit-il.

J’en ai eu la preuve en randonnant avec lui en juillet 2019. Le défricheur a maintenant 77 ans mais ce grand personnage en paraît 25 de moins. Presque chaque jour, il marche, toujours avec une machette (et non une marchette !) et une scie à la ceinture, gardant ses sentiers impeccables. La moindre branche qui dépasse disparaît.

André Marcoux : Réseau Inter-Centre

André Marcoux est taillé dans le même bois. Ce résidant de Notre-Dame-de-la-Merci, une petite localité près de Saint-Donat dans Lanaudière, agit comme président du Réseau Inter-Centre, un sentier linéaire bicéphale de 28 km qui chevauche les régions des Laurentides et de Lanaudière. Avant de s’impliquer dans l’organisation, André Marcoux, qui a aujourd’hui 67 ans, y skiait de façon régulière avec des amis.

« Un jour, j’ai vu une affiche agrafée sur un arbre annonçant l’assemblée générale annuelle d’Inter-Centre. J’ai décidé d’y aller », se souvient-il. Il venait de mettre le doigt dans l’engrenage !

Il commence à faire des petites tâches sur les sentiers, puis il prend de plus en plus d’importance au sein de l’organisation jusqu’à en devenir le président il y a quelques années.

Aujourd’hui, André Marcoux consacre environ une quarantaine d’heures par mois aux sentiers forestiers. N’allez pas croire qu’il s’en plaint, bien au contraire. « Je me suis fait des amis dans l’organisation. C’est toujours super plaisant et en plus, ça me force à sortir », dit cet ingénieur forestier à la retraite. Le Réseau Inter-Centre compte deux refuges à entretenir, en plus de son imposant réseau de sentiers doubles, car il existe un tronçon pour la raquette et un autre parallèle dédié au ski de fond.

« J’aime avoir un but lorsque je me déplace en forêt. En travaillant sur l’Inter-Centre, j’ai toujours quelque chose à faire. Un arbre à couper, un pont à réparer. C’est à la fois de l’ouvrage et de l’exercice. Et je suis content que ce sentier de longue randonnée, qui existe depuis les années 1970, se perpétue. Quand je croise Claude Talbot, cofondateur du sentier et aujourd’hui octogénaire, il me remercie d’avoir pris la relève », raconte André Marcoux.

Gaétan Roy : Sentier international des Appalaches – section Québec

À 700 km de Notre-Dame-de-la-Merci, dans la municipalité de Val-Brillant, sise aux abords du lac Matapédia, Gaétan Roy se dévoue à une infrastructure de plein air unique en son genre : le Sentier international des Appalaches – section Québec (SIA), une piste de longue randonnée de 650 km qui traverse la Gaspésie de part en part.

Ex-commissaire industriel à la Ville d’Amqui, Gaétan Roy s’implique à fond dans le fonctionnement du sentier depuis sa retraite, en 2005. « Dès sa fondation dans les années 1990, j’ai toujours été interpellé par ce sentier », se rappelle l’homme de 75 ans qui ne rechigne pas à se salir les mains, en toutes saisons.

Bien que le SIA ait été aménagé entièrement grâce à des subventions, tout restait encore à faire lorsque Gaétan Roy s’est joint au conseil d’administration. Le sentier demeure inconnu des Gaspésiens, qui préfèrent la motoneige aux bottes de rando. Son entretien s’avère complexe en raison de sa longueur et de son accès difficile.

Gaétan Roy a piloté lui-même la construction d’une douzaine d’abris, de la demande de subventions à leur construction en zone sauvage. Il a érigé et réparé quantité de ponts et de passerelles. Il s’est lancé des défis, comme la construction d’un câble aérien franchissant la rivière Assemetquagan. « C’était une construction complètement folle ! », rigole-t-il.

Ce Val-Brillantois, qui a sous sa responsabilité directe 135 km du SIA, a un message à livrer aux Québécois : « Croyez-moi ou non, mais c’est l’fun de faire du bénévolat ! Quand je vois ce que le sentier est devenu, qui est passé d’un projet utopique à un franc succès, qui attire des randonneurs de partout dans le monde, je suis excessivement fier du chemin parcouru par l’équipe du SIA. Ça met en valeur la vallée de la Matapédia », témoigne-t-il.

Clémence Pépin : Sentier international des Appalaches – section Québec

Les bénévoles qui s’investissent ainsi sont principalement des hommes car les travaux sur le terrain impliquent le maniement de scies à chaîne et de sécateurs. Mais les femmes ne sont pas en reste. Clémence Pépin, 60 ans, qui habite le splendide village de La Martre, en Haute-Gaspésie, fait elle aussi partie de l’escadron de bénévoles du SIA.

« Selon moi, ce sentier est un atout précieux pour nos enfants. Il leur donne une place pour jouer », dit cette ex-infirmière, grande randonneuse devant l’éternel. Cette jeune retraitée a des projets plein la tête, dont une trousse scolaire sur le SIA. « Notre équipe veut faire connaître le sentier aux jeunes. Ce projet est stimulant et extrêmement enrichissant », dit-elle.

La prochaine fois que vous vous baladerez dans des sentiers, ayez une petite pensée pour les bénévoles qui y consacrent temps et énergie. Si, comme société, nous avions dû payer pour bâtir ces infrastructures de plein air de A à Z et les entretenir, nos gouvernements seraient en banqueroute. Longue vie aux bénévoles-défricheurs !

Photos : Simon Diotte

Photo Clémence Pépin : courtoisie SIA