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La gériatrie sociale, un bien nécessaire
La gériatrie sociale, un bien nécessaire
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On connaît la pédiatrie sociale, dont la figure de proue est le Dr Gilles Julien. À l’autre bout de la vie, une approche semblable, la gériatrie sociale, est tenue à bout de bras par Dr Stéphane Lemire et la Fondation AGES, créée en 2013 par le gériatre. Après une première expérience positive à Québec, son objectif est le démarrage de 10 centres à travers la province.

« Les principes fondateurs de la gériatrie sociale sont la proximité de l’offre de services et de soins, la mise à contribution de l’ensemble de l’écosystème communautaire et le respect des droits et des choix éclairés des aînés », résume ce médecin visionnaire, qui a eu l’audace de choisir une pratique à contre-courant, plus humaine et, à son avis, plus utile.

Dr Lemire parle abondamment d’autonomie et de respect des aînés, d’amélioration de leur qualité de vie aussi. Convaincu que la gériatrie peut se pratiquer dans la communauté, il a laissé son très lucratif job de gériatre hospitalier pour roder sa nouvelle approche, qui favorise une intervention rapide, directement dans le milieu de vie des aînés.

« Le maintien à domicile est sur toutes les lèvres. Mais ça ne tient pas la route s’il n’y a pas d’écosystème autour des aînés pour prévenir la perte d’autonomie et la détecter dès qu’elle se manifeste chez cette clientèle ayant des problématiques spécifiques. En agissant tôt, on évite que les aînés s’affaiblissent et on sauve de coûteuses hospitalisations, ce qui est très positif. En effet, les aînés passent habituellement beaucoup de temps à l’hôpital et en sortent souvent amochés et déboussolés. De plus, ils se rétablissent plus lentement que les autres tranches d’âge », note le gériatre.

La clé : l’écosystème

Pour mieux expliquer la notion capitale d’écosystème, Dr Lemire et le directeur de la Fondation AGES, Élie Belley-Pelletier, reviennent sur le véritable laboratoire de gériatrie sociale qui a eu cours là même où a lieu l’entrevue, le Service amical Basse-Ville. Ce jour-là, il s’y déroule un spectacle amateur suivi de la prestation de nul autre que Patrick Zabé, l’une des missions de cet organisme communautaire étant l’organisation d’activités permettant aux aînés de mettre leur solitude sur pause.

De 2014 à janvier 2017, la Fondation AGES avait un local au Service amical Basse-Ville, qui offre différents services à 2 500 aînés vulnérables ou en perte d’autonomie. L’écosystème si cher au Dr Lemire était entre autres composé des préposés à l’aide domestique à domicile, des livreurs de la popote roulante et autres accompagnants de divers horizons qui côtoyaient ces aînés à leur domicile au fil des semaines. Formés pour devenir les antennes de Dr Lemire, ils levaient le drapeau rouge dès qu’ils constataient que tel ou tel aîné semblait aller moins bien qu’à l’accoutumée. Le gériatre faisait alors une visite à domicile.

L’intervention se faisait donc en amont, alors que l’aîné n’était pas encore trop mal en point et que de simples mesures suffisaient souvent à lui redonner son autonomie. La visite se déroulait dans le logement de l’aîné et en présence du proche aidant, lui aussi partie prenante de ce fameux écosystème communautaire dans lequel on multiplie les liens entre les intervenants, incluant le CLSC, la pharmacie du coin, etc.

Un modèle à déployer

Ce qui semble couler de source constituait toutefois une petite révolution dans les pratiques, si bien que plusieurs obstacles de nature administrative ont conduit à la fin de l’expérience. « Nous avons frappé un mur, notamment du côté de l’ex-ministre Barrette qui, loin de nous épauler, voyait dans la gériatrie sociale une utilisation inefficace des ressources », se souvient Élie Belley-Pelletier.

Depuis ce temps, Dr Lemire et lui ont peaufiné le modèle, en plus de travailler à le rendre opérationnel et transposable ailleurs, dans d’autres communautés, avec une équipe composée de professionnels de la santé et d’un médecin. « En faisant travailler ensemble le milieu de la santé et les structures communautaires existantes, on aura un impact significatif sur la qualité de vie des aînés », conclut Dr Lemire, plus déterminé que jamais à voir la gériatrie sociale s’étendre partout au Québec.

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C’est pour quand ?

Selon la Fondation AGES, le démarrage de 10 centres de gériatrie sociale un peu partout au Québec coûterait 4 M $ par année, une goutte dans l’océan des dépenses en santé. De plus, cela n’impliquerait pas une autre réforme du système de santé ni des investissements massifs en infrastructures.

Lors de la dernière campagne électorale, le gériatre Stéphane Lemire et Élie Belley-Pelletier, directeur de la Fondation AGES, ont rencontré tous les partis et tous se sont montrés favorables à la gériatrie sociale. La CAQ, élue majoritairement depuis, avait même inscrit ceci dans sa plateforme électorale touchant les aînés : « […] la mise en place de mesures de gériatrie sociale pour améliorer leur qualité de vie. »

Aussi, quelque 150 participants étaient présents le 25 octobre dernier, à Québec, au 2e Forum sur la gériatrie sociale, au cours duquel a été proposé le prototype de centre de gériatrie sociale. « Nous avons senti que les communautés sont prêtes à se mobiliser pour développer cette approche », indique M. Belley-Pelletier.

Le premier geste à poser par le gouvernement est la reconnaissance de la pratique de la gériatrie sociale en communauté, au même titre que la pédiatrie sociale, de sorte que les services médicaux soient couverts par la Régie de l’assurance maladie du Québec.

En attendant le coup de pouce politique qui pourrait tout mettre en branle, la Fondation AGES compte sur des donateurs privés pour poursuivre sa mission : fondationages.org, 581 700-7068.

Sur la photo : Dr Stéphane Lemire, en discussion avec deux aînées : Pierrette Giroux et Donatte G.-Giguère.

Photo : Alice Chiche